Préambule

Ce billet a été rédigé à partir de mes notes prises lors d’un colloque dont une journée était consacrée au philosophe français André Comte Sponville. Dans le texte, certaines réflexions sont miennes et, elles apparaissent en italique. Il se peut que ma reformulation de la pensée d’André Comte Sponville ait trahi son propos, par avance, je m’en excuse auprès de lui.

Grenoble, le temps est doux, j’arrive en retard, je presse le pas. Une salle presque comble, il est là déambulant sur l’estrade … La voix est posée, forte et sûre d’un discours peaufiné, maintes fois élaboré. Le travail est une contrainte alors comment transformer cette contrainte en bonheur ? Le sujet est posé et, il pourrait se traduire par l’équation suivante : les salariés cherchent le bonheur, l’entreprise cherche sa pérennité alors comment donner un sens au travail sachant que personne, ni l’entreprise, ni les salariés ne cherchent le travail pour le travail.

André Comte Sponville articule sa réflexion autour de trois thèmes que je reprends ci-dessous :

  • Le sens du travail
  • Bonheur et Motivation
  • Management et Solidarité

Le sens du travail

Le travail n’aurait plus de valeur ! Mais de quelle valeur parle-t-on, économique ou morale ? Car si baisse il y a, c’est assurément de la valeur morale. Or, le travail n’est pas une valeur morale, car il n’est pas une fin en soi, c’est pour quoi il doit avoir un sens. Pour preuve, la durée légale du travail est encadrée, il y a les congés payés et, une journée consacrée à la fête du travail est précisément consacrée à ne pas travailler… ferait-on la même chose avec la justice ou la générosité. Pourrait-on imaginer une journée de la justice ou nous serions injuste ce jour là. Le propre d’une valeur morale c’est qu’elle n’a pas de prix or, tout travail mérite salaire ; le travail n’est pas une valeur morale, c’est pourquoi il a un prix.

La justice est une valeur morale, qui n’a pas de prix et qui est une fin en soi, ce n’est pas un moyen en vue d’une fin. Il en est de même avec la générosité. A quoi bon être juste ? Ce n’est pas une bonne question, il faut être juste c’est tout. La justice est une fin en soi, comme l’est la générosité. le travail ne l’est pas, c’est un moyen. Le travail est un moyen et, on travaille toujours pour autre chose que le travail. Le travail n’étant pas une valeur morale, c’est pourquoi, il doit avoir du sens.

Pour Aristote, « le travail tend au repos et non pas le repos au travail ». Il faudrait être fou (au sens d’aliéné ?), ou entrepreneur comme le précise André Comte Sponville, pour croire que l’on se repose pour travailler. Au contraire, les salariés quant à eux, savent bien qu’ils exercent une activité professionnelle dans le seul but de se reposer. Le travail est le plus important de tous les moyens car c’est, sans nul doute, celui sans lequel on arrive à rien. Attention toutefois, à ne pas sacrifier l’essentiel à ce qui est important ; l’essentiel étant ce que, sur son lit de mort, nous pourrions regretter de ne pas y avoir consacré une heure de plus.

La valeur morale est différente du sens ; la valeur morale est intrinsèque lorsque le sens est extrinsèque c’est à dire, qu’il renvoie toujours à autre chose qu’à lui même. Autrement dit, le sens n’est jamais sens que de l’autre. Que ce soit le sens des 5 sens, du sentir, du signifiant, de la direction, le sens est toujours ailleurs. Le sens ne vaut que parce qu’il est au service d’autre chose, cet autre chose qui se met à avoir du sens ; ainsi ce n’est pas le sens qui est aimable, c’est l’amour qui fait sens ; de la même façon, on ne peut se rendre dans une direction si nous y sommes déjà ou, dernier exemple, voir sa vue ou sentir son odorat. C’est pourquoi, si le travail doit avoir un sens, ce sens est forcément autre que le travail.

Donner du sens au travail, c’est trouver ce que nous aimons dans le travail. Ainsi, l’argent comme moyen prend du sens car nous aimons ce qu’il permet (aimer nos enfants ou s’aimer soi-même), mais l’argent ne suffit pas et nous avons besoin de trouver autre chose, du plaisir, du bonheur. C’est là, la valeur ajoutée du manager, d’aider ses collaborateurs à trouver ce qu’ils aiment dans le travail.

Bonheur et Motivation

Qu’est ce qui nous fait courir ? André Comte Sponville nous répond, le bonheur.

L’articulation entre bonheur et motivation renvoie aux motifs, nos buts intellectuels, et à l’état d’être motivé. Il n’y a de motivation que pour et par le désir, c’est à dire pour ce qui n’est pas acquis. Aristote nous dit « Le désir est l’unique force motrice » et Spinoza nous propose « Le désir est l’essence même de l’homme ». Mais désirs et besoins sont différents. Nous sommes des êtres de désir, nous n’en avons jamais assez, alors que nos besoins sont objectifs et limités par nature. Le dirigeant doit être un professionnel du désir de l’autre et cet autre est double, clients et salariés : Désir du client (le Marketing) et Désir du salarié (le Management).

Mais qu’est ce que le désir ?

Pour Platon, dans Le Banquet, ce que l’on n’a pas, ce que l’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour ; ce qu’il résume dans une équation qui paraît presque simpliste à première vue : AMOUR = DESIR = MANQUE. Mais, le manque crée une souffrance donc si l’amour est manque alors, comme nous le dit Aragon, il n’y a pas d’amour heureux, car ce que l’on a, c’est ce que l’on ne désire plus et, si on ne le désire plus alors, on ne l’aime plus. Pour Schopenhauer, le manque comblé conduit de l’amour à l’ennui. C’est l’absence du bonheur au lieu même ou il est attendu. Ainsi, toute notre vie oscillerait, comme un pendule, de gauche à droite, de la souffrance du manque à l’ennui d’un amour sans désir et, transposé dans le monde du travail, de la souffrance du chômeur en manque de travail à l’ennui du salarié qui travaille, privé de son désir de travailler. En résumé, selon Platon, le travail n’est bonheur que pour le chômeur !

Cependant, ce qui donne tord à Platon, c’est qu’il existe des couples et des travailleurs heureux !

Spinoza nous apporte une réponse en transformant l’équation platonicienne en : AMOUR = DESIR ≠ MANQUE. Ainsi, pour Spinoza, DESIR = PUISSANCE, au sens de puissance de jouir ou de jouir en puissance. L’erreur de Platon serait d’avoir confondu Faim et Appétit / Frustration et Puissance car, pour Spinoza, si DESIR = PUISSANCE alors AMOUR = JOIE. L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. Ainsi, le véritable amour est quand le désir disparaît mais que la joie demeure.

Appliqués à nos clients, nous pourrions imaginé un restaurateur dont la seule devise serait « Chez moi, vous n’aurez plus faim ». Cependant, ce qui me fait aimer un restaurateur plutôt qu’un autre, c’est qu’il me promette de me mettre en appétit et ne se limitera pas à combler ma faim, c’est qu’il me mette en joie pour le moment partagé, pour l’ambiance créée et pour la qualité du repas. C’est la joie, liée à cette perspective, qui m’invite à pousser une porte plutôt qu’une autre. Dans le même temps, un restaurateur qui en oublierait de combler ma faim, risquerait fort de ne pas me revoir de sitôt.

Si nous appliquons cela à nos salariés ; ce qui manque c’est l’argent certes, mais qu’est ce qui ne manque pas, en plus de l’argent et qui met en joie … quels sont ces besoins fondamentaux dont le désir est moteur mais surtout qui provoque de la joie, une telle joie que nous en aimons notre travail au-delà de l’argent qu’il nous rapporte. Là encore, une entreprise dont l’organisation et l’atmosphère engendrerait joie et bonheur mais qui omettrait de verser un salaire à ses salariés risque fort de se trouver confrontée à quelques déconvenues.

Il semblerait se dégager l’idée que Platon et Spinoza auraient raison tous les deux. Ce serait la dialogique entre ces deux versants du désir qui engendrerait un rythme propre à franchir la fracture existentielle de l’homme au travail, pris entre travail devoir et travail réalisation. Derrière le conflit d’intérêt se joue un conflit de besoins, l’explicitation des besoins se traduisant dans une crise salvatrice, la mélancolie prenant ses racines dans les besoins implicites inexprimées.

Management et solidarité

Si l’on retient l’idée que chacun est mû par son propre intérêt, l’enjeu du management est de créer des conditions telles que les salariés soient plus heureux dans telle entreprise plutôt que dans une autre ; tout simplement dans l’intérêt de l’entreprise, pour qu’elle conserve ses talents et, dans l’intérêt des salariés qui accèdent au bonheur dans le travail, tout en répondant à ce qui leur manque, c’est à dire l’argent.

Au même titre que le dirigeant est un professionnel du désir de l’autre, le manager est un professionnel de la solidarité c’est  à dire, de la convergence objective (entre tous les désirs) des égoïsmes. Comme les salariés de l’entreprise n’ont pas tous les mêmes intérêts, l’enjeu du management est d’aligner les buts et finalités des uns et des autres. La solidarité devient la régulation de ces égoïsmes reliant conflit d’intérêts au conflit des besoins, régulation qui apparaît dés lors comme la sortie de la crise et non plus la crise elle-même.

La générosité n’est pas de la partie en cette affaire, car être généreux c’est prendre en compte le besoin de l’autre en oubliant le sien lorsque la solidarité consiste à parvenir à faire du bien à l’autre en se faisant du bien à soi. C’est aussi ce que l’on appelle le marché, un échange gagnant – gagnant, autrement dit solidaire. Dans cet échange gagnant-gagnant, le salarié trouve le ou les moyens d’accéder au bonheur quand l’entreprise fait des profits  : c’est le chiasme managérial, une inversion des moyens et des finalités selon que l’on passe des individus à l’entreprise et de l’entreprise aux individus. Aussi, comme le suggère Henri Maldiney, « toute véritable présence est une co-présence ou chacune est là pour susciter l’autre. »

C’est pourquoi le management se doit d’être individualisé car, chaque salarié doit pouvoir être confronté à un manager qui puisse répondre à la question : « Celui-là, qu’est ce qu’il désire chez Platon ET chez Spinoza ». C’est aussi pourquoi, après lui avoir dit « Bonjour », un manager demandera à son collaborateur « Comment ça va ? » c’est à dire, en d’autres termes, « Quelles sont tes besoins ? ». Par cette question, au-delà de lui témoigner de son importance, c’est l’aider à décrire l’autre qui est en lui, à décrire le paysage spinoziste depuis la rive platonicienne de ses pensées.

Ce faisant, managers et collaborateurs contribuent ainsi à l’ouverture des possibles, à développer de nouveaux espaces de choix, pour créer une dimension intersubjective de la relation, génératrice de sens et de finalités partagées qui, hors soi, permet à chacun de passer d’un état ou son existence est injustifiée à un état ou elle est justifiée.

Grenoble le 7 décembre 2010

A l’occasion des Journées Didascalis

1 comment to André Comte Sponville nous a conté

  • Merci pour ce beau travail de retranscription de la conférence ! Je pense que les quelques articles que j’ai écrits sur mon blog devraient vous parler.
    Cordialement

    Jérome Lecoq