Je suis touché par la si grande difficulté à décider dont témoignent les personnes que j’accompagne. Cette difficulté, je la partage et elle est pour moi un sujet de travail personnel et de questionnement. Combien de fois, me suis-je interrogé sur ce qui enfermait une décision dans un espace d’indécision.

J’ai déjà publié un court texte sur ce qui m’apparaît comme étant au cœur du processus de choix à savoir, identifier le besoin et surtout, le bénéfice prévalent au moment du choix. Cependant, choisir n’est pas décider, la décision précède le choix. Une faille sépare les deux, la faille de l’être.

Je peux choisir par raison alors que décider relève de la nécessité d’exister. Décider de l’orientation de sa vie, décider de son rapport à soi, de son rapport aux autres, de la manière d’être au monde suppose d’échapper dans l’instant au fond provisoire sur lequel ont émergé les décisions d’hier.

C’est une percée existentielle qui s’opère dans un acte de renaissance à soi.

Henri Maldiney écrit dans « Penser l’homme et la Folie – Psychose et Présence » :

Une décision s’inaugure elle-même à partir d’un état critique où quelqu’un n’est pas quelque un, mais où il est mis en demeure d’être soi ou de n’être pas.

La décision échappe à son auteur, elle émerge malgré lui. Ce quelqu’un est singulier et comprend tous les prédicats de son existence. Ce sont tous les possibles que concentre la décision avant qu’elle ne soit, pressée d’être par l’urgence d’un état critique. Dans un autre registre, celui de l’organisation, John KOTTER pose ce sentiment d’urgence comme étant le socle d’un changement enfin rendu possible.

Maldiney poursuit avec

Elle [la décision ndla] est, à franchir la faille où il défaut à soi, un acte de transcendance infinie par lequel s’opère « le passage d’une dicontinuïté finie à la continuité d’une finitude ». (Viktor von Weizsäcker, Der Gestaltkreis)

La forme de la décision, n’est pas un ensemble d’émergence qui peut exister et perdurer par lui-même, elle résulte de la spontanéité du mouvement. La décision suppose un état de non retour possible aux moments qui se répètent ; elle s’inscrit, dans un instant présent qui se succède à lui-même, à l’intérieur d’un espace temps fini.

Cet espace temps de la décision me semble essentiel. La décision, en émergeant d’elle-même, définit une articulation entre un avant et un après, une articulation qui ne peut se conjuguer qu’au présent. Convoquer le futur à cet instant présent précis, clôt toute éventualité d’une émergence possible car c’est inscrire le moment présent dans une dimension ou il ne peut plus être lui-même, riche de tous ses possibles. L’espace d’émergence de la décision devient encombré d’évènements encore inadvenus qui déportent son origine là ou elle ne peut-être, dans un futur hypothétique ou fantasmatique. Dans une symétrie de sens, la décision ne peut s’inscrire dans un présent qui ne serait que décadent et réduit à un imparfait qui n’en finit pas. La décision en perdrait là aussi tous ses possibles.

L’histoire de Marie témoigne de cette difficulté à décider au présent, en présence et dans l’ouvert. Toute décision était soumise à l’emprise des futurs possibles et ancrée dans ses expériences passées. Changer d’emploi, Avoir un enfant, Trouver de la stabilité et de la sérénité, Construire un couple se trouvaient hypothéquer par toutes les conséquences possibles de ces décisions comme si, le futur se déversait dans le moment présent encore habité par les décisions d’un passé non clos. Aussi, Marie s’inscrivait dans un présent inexisté fait d’une succession de « maintenant » qui se ressemblent.

Maldiney m’éclaire lorsqu’il écrit

A l’instant de la décision rien n’advient de l’avenir ni du passé. Le présent de la décision est celui d’une présence qui ne m’arrive pas. Il n’est ni l’ultime incidence du temps qui vient ni le premier moment décadent du temps qui s’en va : il est extatique et inaugural. Il n’interpole en lui ni passé ni futur mais il fonde l’avenir à partir duquel le temps peut arriver et se verser en décadence dans le passé. Ainsi soustrait à toute pression incidente comme à toute pesanteur décadente, libre d’hypothèse comme de sédimentation, il est sans charge d’époque ; et pourtant il n’est pas inerte ou mû, mais mouvant.

Une décision est parfois un acte périlleux qui nous place face à la faille qu’elle ouvre sous nos pieds, et qui nécessite de faire un pas au-devant de soi « dans cet acte de transcendance infinie » ; ce n’est que ouvert à cet essentiel qu’il est possible d’éprouver la peur de la chute, d’oser la certitude de l’impossible retour et l’incertitude d’un avenir qui se fonde dans ce présent-origine, lui qui n’est déjà plus.

Ainsi se fait le passage de la liberté au destin pour tout être dont l’essence n’est pas essance mais existence

écrit Henri Maldiney.

La décision, tout en ouvrant la faille, en est le pont. Elle est ouverture sur l’existence, au sens de l’épreuve jusqu’à la déchirure du fond provisoire sur lequel nous posons nos certitudes et nos choix. La décision convoque ce qui est essentiel dans ce présent-origine fondateur et libère celui qui un jour voudrait reconsidérer cet instant, en « faisant de certains moments de nouveaux présents ». Le présent de la décision, s’il engage irréversiblement, est ouvert sur celui de la re…décision.

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