Le fond-sans fond

Trouver sa voie, donner à sa carrière une trajectoire pleine de sens, voilà sans doute une question qui préoccupe un grand nombre de personnes soit dés le début de leur orientation, soit plus tard lorsque commence l’après-midi de leur vie ou lorsque la vie professionnelle se clôt pour s’ouvrir sur un autre espace, celui d’une vie qui cherche à se retraiter.

Yann a vingt-huit ans, chef de projet informatique il est déjà usé par son métier quand, au fond de lui, sa passion du Cinéma le dévore, sans jamais avoir vraiment écouté cette petite voix intérieure ! Lors d’un séminaire, il trouve l’énergie de poser qu’il ne peut plus continuer ainsi, qu’il s’agit pour lui d’une nécessaire renaissance à lui-même, celui qu’il a toujours été : Cinéaste. Yann vient de produire son premier court métrage.

Alain depuis qu’il est jeune adulte, se perd de poste en poste, d’initiatives malheureuses en rêves abandonnés ! Mis en demeure, il se met en chemin, prend en charge ses addictions, transcende son expérience ; il est aujourd’hui thérapeute.

François termine ses études d’architecte en défendant un projet qui n’appartient qu’à lui : une boite à rêve. Depuis, il a créé son agence, comme une évidence, il crée du rêve en concevant des espaces événementiels. Aujourd’hui, à quarante ans il doute.

Frédéric intègre  une grande école d’ingénieur, il développe une expertise, est promis à une belle carrière et puis un jour, le masque tombe car il ne peut plus. Il se réoriente, se forme, devient coach et pourtant, il se sent encore en défaut de lui-même, il doute du sens de son engagement.

Si ces histoires sont singulières, elles nous invitent à questionner de manière plus générale ce qui conduit une personne à décider d’une carrière ou des changements qu’elle choisit de mettre en œuvre. Des réponses évidentes s’imposent, comme la nature des parcours personnels, les compétences, les goûts, les histoires et les contextes familiaux, les « contraintes » de l’environnement, les ruptures et les rencontres … Et pourtant, manifestement certains d’entre nous trouvent, parfois très tôt, leur voie comme une évidence et se relèvent avec agilité lorsqu’ils trébuchent sur un obstacle. D’autres digressent au gré des postes en quête de la flamme qui, à chaque fois, s’étiole rapidement ou, sont frappés par l’emprise d’une situation qui vient bouleverser le cours tranquille d’un parcours professionnel jusque-là sans faille.

 D’où procèdent tous ces parcours ?

Nous introjectons dès notre plus jeune âge les perceptions de notre environnement et ce que nous comprenons de ses demandes et sollicitations dans un seul but : la préservation de soi. C’est ce que Spinoza appelle la « persévérance dans l’être ». C’est ce qui nous conduit à, plus ou moins, nous couler dans un personnage socialement défini pour tenir un rôle social  attendu. C’est ce que C.G. Jung appelle la persona et que l’on retrouve en AT avec le « Masque social » ou chez Winnicott avec le faux-self lorsque le moi (c’est-à-dire qui « je suis ») s’identifie à ce point à la persona qu’il conduit l’individu à se prendre pour celui qu’il est aux yeux des autres, et finir par ne plus savoir qui il est vraiment.

Paul est né au sein d’une famille modeste et, comme beaucoup d’enfants, il aime jouer, se sentir libre, être spontané, passer des heures à se balader dans la campagne qui l’entoure. Mais à chaque occasion, c’est toujours la même ritournelle, toujours le même message qu’il entend : T’a pas honte ! Il perd très tôt son frère et son oncle, les deux seules personnes qui l’encourageaient à oser être ce qu’il était, un enfant. Alors, Paul a fait sienne cette petite phrase, pour se préserver dans un monde qu’il regarde désormais comme un lieu où le danger est d’avoir honte devant les autres ; il n’ose plus jouer, ne se sent pas libre, n’est plus spontané, n’exprime plus d’envie, accepte avec difficulté les remarques sur son travail. Il suit le cours d’un fleuve dont le lit est dessiné par les autres.

Pour nous préserver, nous construisons un fond[1] provisoire constitué de nos représentations du monde et de nos réponses aux stimuli de ce même monde (croyances, valeurs, ressentis ou non ressentis, comportements, perception de soi, rôles social, rôles professionnels, rôles personnels). Ce fond provisoire nous permet d’habiter sereinement le monde à partir de pré-constructions qui nous protègent et, dans le même temps, fixent et figent le contour de ce qu’est une carrière réussie, un manager, un collaborateur, un leader, un citoyen, un conjoint, un parent, un enfant, ce qu’il faut faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire …

Lorsque nous faisons travailler un collectif sur le partage de leurs représentations autour d’un thème ou d’une situation donnée, nous les invitons à signifier ce fond provisoire, c’est-à-dire révéler en quoi ce fond provisoire fait sens pour chacun.

L’homéostasie installée, tout peut fonctionner ainsi jusqu’au crépuscule de notre vie, sauf à ce que sous les coups de boutoir du néant (ce qui remet régulièrement et profondément en cause nos pré-constructions : les accidents, les ruptures, les questions sans réponse, les pertes, les aléas …), le fond provisoire se fissure et s’ouvre sur une question abyssale : Qui suis-je vraiment ? C’est-à-dire suis-je celui ou celle qui est là maintenant sur ce fond dont je prends conscience qu’il est provisoire parce qu’il se fissure, ou suis-je en réalité celui ou celle qui est à être ce que je ne suis pas encore et que je ne connais pas ? Autrement dit, dois-je traduire mon paradigme actuel ou le transformer ?

C’est alors, que nous développons des trésors de créativité pour recouvrir ce questionnement. Tout est bon pour ne pas avoir à y répondre en colmatant la brèche : resserrer ou critiquer le cadre, le défendre plus que de raison, changer de job, changer de conjoint, nous plaindre, faire toujours un peu plus de la même chose, nous adapter sans cesse, critiquer les autres, nous critiquer nous-même, nous couper de ce qui nous met dans l’envie, c’est-à-dire de ce qui nous met en vie.

Cheminer vers son essence pour révéler sa contribution

Nous voilà donc sauvés de nous-même, pourrions-nous penser ?

Parfois, mais bien souvent pour un temps seulement, car la question « qui suis-je vraiment ? » poursuit son sillon et finit par échapper à notre énergie de recouvrement, pour apparaître au grand jour. La fissure devient alors faille et nous ne pouvons plus échapper à sa béance ; elle nous met en demeure d’éprouver ce qu’elle dévoile, un « fond-sans fond ». Nous savons alors définitivement que nous ne sommes pas celui ou celle qui résidait sur son fond provisoire ; nous voilà désormais au-dessus du vide sans autre soutien que soi.

 Ce fût difficile de prendre conscience à quarante-cinq ans que je n’étais pas à ma place, que j’étais « autre chose de plus » que l’ingénieur, formé dans une grande école, promis à une belle carrière et que c’était « cet autre chose de plus » qui revendiquait son droit à apparaitre, sans pour autant savoir, ni sous quelle forme, ni comment j’allais m’y prendre et, avec toutes les conséquences que cela pouvait avoir sur moi, ma famille, ma sécurité, leur sécurité et dans le même temps, la conscience aigüe que j’entamais « l’après-midi de ma vie ».

Lorsque nous nous interrogeons sur le sens de notre engagement professionnel comme personnel, lorsque nous ne nous sentons plus à notre juste place ou lorsque nous nous questionnons après une situation qui fait événement dans notre vie, c’est-à-dire, qui nous fait devenir un sujet en crise ; c’est que nous remettons en question le fond provisoire sur lequel nous avons construit les précédents de notre expérience actuelle. Dans ces moments, nous ne pouvons plus ignorer que la réponse à la question qui nous taraude se situe en un autre lieu qui est au-dedans de nous-même, au creux du fond-sans fond.

Il y aurait donc, deux lieux d’où s’origine une carrière ou sa réorientation : un lieu extérieur à nous-même, plus ou moins stimulant ou enfermant, que nous avons introjecté (c’est le moule de notre persona) ; et, un lieu intérieur plus ou moins ouvert, à partir duquel une vraie décision peut s’originer. Une vraie décision, car elle nous met en demeure de nous-même et nous convoque à exister[2]. Exister suppose donc de passer d’un « je suis » à un « à être ». Exister suppose de se laisser traverser par le néant pour advenir. Le « je suis » est essentiel car, il conditionne la responsabilité que je vais prendre dans cette tension qui s’ouvre sur cet « à être » qui n’est pas encore.

C’est à cet endroit précis que le coach doit être soutenant et contenant, dans l’épreuve du fond-sans fond. Soutenant et contenant, car il s’agit pour le client d’expérimenter « l’épreuve de l’étrangeté, l’epokhè de l’angoisse et l’abandon de la familiarité qui est celle de notre rapport habituel au monde.[3] »

 Décider, c’est harmoniser …

Le danger serait de faire table rase, de tout remettre en cause, d’initier la rupture pour prendre refuge trop rapidement sur un nouveau fond provisoire, qui n’est bien souvent que la traduction de l’ancien, sans avoir pris le temps de profiter de l’ébranlement pour laisser sourdre de la faille l’essence propre à l’émergence d’un advenir en procès. Essence, nous pourrions aussi dire, en-soi, raison d’être ou en-vérité. Eprouver le fond-sans fond, se mettre à l’épreuve du fond-sans fond, c’est rester en suspens pour entrer dans un processus de vérité qui permet à chacun de devenir sujet-en vérité, non plus supporté par un fond provisoire, mais porté par sa raison d’être. C’est en devenant ce sujet-en vérité que nous rendons possible l’avènement d’une décision à défaut de quoi, nous ne sommes que dans le choix d’options propres à « notre rapport habituel au monde ».

Il n’y a alors plus à craindre la fracture du fond provisoire. La néantisation[4] ouvre nos possibilités et la décision procède de l’harmonisation permanente à faire entre vérité (raison d’être, l’homme en-soi), néant et le « je suis » dans l’instant de l’homme et de son contexte (moi sur mon fond provisoire).

Quand je serai grand …

Une carrière peut se concevoir comme une finalité mais quiconque, s’inscrivant dans cette seule finalité, prendrait alors le risque de l’épreuve du fond-sans fond sans être préalablement entré dans son processus de vérité. Dès lors que  nous entrons en vérité, nous pouvons entrevoir l’idée qu’une carrière n’est qu’un moyen, qu’une occasion de délivrer notre raison d’être, notre contribution au monde, au service de quelque chose de plus grand que soi qui nous soutient dans l’épreuve du fond-sans fond et nous fait sans cesse advenir. C’est donc, sur le processus de mise en vérité puis sur le processus de dévoilement de cette vérité, dont la carrière n’est que l’occasion, qu’il nous faut mettre l’accent.

C’est toute la limite des bilans de compétences qui cherchent à créer un pont entre les expériences précédentes (parcours, compétences acquises …) et les futurs possibles qui s’esquissent à partir de potentiels en présence (besoins du marché, employabilité, concurrence sur le « marché de l’emploi »). Si, ils peuvent s’avérer nécessaires, ils ne sont plus suffisants car ils ne mettent pas le sujet en « advenance », ouvert à lui-même dans son processus de vérité.

Imaginons ce qu’il adviendrait de nos enfants si, au moment de s’inscrire dans une trajectoire professionnelle, ils questionnaient non plus leurs compétences mais ce qui les met en instance d’une décision, dans un élan profond de résonance à ce qu’ils ont à être et dont ils parleraient avec des étoiles dans les yeux. Or, nous ne regardons que trop rarement nos enfants dans leurs possibilités d’être, afin qu’ils deviennent sujet de leur vie, mais trop souvent comme individus objectivés et évalués sur des compétences mesurées comme acquises, à parfaire ou à acquérir.

Alors, la question qui doit être posée à toute personne qui interroge son parcours professionnel n’est pas « Qu’est-ce que tu veux faire ? » ou « Qu’est-ce que tu peux faire ? » ou encore « Qu’est-ce que le marché de l’emploi te propose et que tu pourrais faire ? » mais bien, « Qui es-tu en vérité ? ».

C’est tout l’enjeu de l’accompagnement que propose le parcours TRAJECTOIRE qui permet de cheminer dans un premier temps vers sa raison d’être, sa contribution au monde pour, seulement dans un second temps, imaginer comment je vais gagner ma vie avec et construire un projet professionnel vivant, inspiré et inspirant.

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[1] La notion de fond est au cœur de la phénoménologie de la perception (Husserl, Merleau-Ponty) et constitue un fondement de la gestalthéorie.
[2] du latin ex(s)istere être au-devant de soi, sortir de, se manifester, se montrer.
[3] Françoise Dastur , Heidegger : la question du logos, p 144, 2007
[4] Admettre en soi le néant. « C’est seulement parce que j’échappe à l’en-soi en me néantisant vers mes possibilités que cet en-soi peut prendre valeur de motif ou de mobile » (Sartre, Être et Néant, 1943).

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